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La psychanalyse est-elle nuisible aux victimes d’inceste ?

Il n’y a une psychanalyse, mais plusieurs. On le savait déjà. Force est de constater que certains concepts psychanalytiques, considérés comme dépassés par beaucoup de psychanalystes eux-mêmes, perdurent dans les mentalités. Et pas seulement les mentalités des travailleurs sociaux…

« L’inceste paternel ça fait pas tellement de dégats, ça rend juste les filles un peu débiles, mais l’inceste maternel, ça fait de la psychose. »

Cette affirmation est de Jacqueline Schaeffer, psychanalyste, dans le film « Le Mur : la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme ».

À la sortie de ce documentaire, des personnes victimes d’inceste ont envoyé à la réalisatrice Sophie Robert des témoignages décrivant leur prise en charge par des professionnels d’orientation psychanalytique. L’auteure du blog de l’Express consacré à l’autisme, Magali Pignard, a interrogé la fondatrice de notre association pour savoir ce qu’elle pensait de tels propos.

Titre de l’article : « L’inceste ça fait des dégâts de partout… Mais encore plus en France » publié le 13/09/2012 : voir l’article en ligne
Contenu de l’article visible ci-dessous, avec l’aimable autorisation de son auteure, Magali Pignard :

blockquotePrenant conscience de l’emprise de la psychanalyse sur toutes sortes de pathologies/traumatismes  j’ai voulu sortir du champ de l’autisme. Marie-Hélène Delteil est fondatrice de l’association  « Collectif Inceste », qui organise des groupes de parole non thérapeutiques pour les victimes à Bordeaux et Toulouse. Elle accueille et conseille bénévolement des victimes d’inceste et de pédophilie depuis quatre ans.

Son collectif soutient Sophie Robert, pour la diffusion de son film « Le mur ; la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme ».

 

Quelle est la prise en charge des victimes d’inceste (et de pédophilie ?) actuellement en France ? Vers quels professionnels sont orientées les victimes ?

Marie-Hélène Delteil

Marie-Hélène Delteil

– Il existe très peu de centres spécialisés dans la prise en charge des victimes d’inceste et de pédophilie en France. Il existe un réseau constitué d’associations locales d’aides aux victimes (INAVEM) mais ces associations sont généralistes. Quand on demande à ces associations si elles connaissent un psy spécialiste de l’inceste, la question étonne parfois. Elle étonne ceux qui ignorent encore que les conséquences de l’inceste ou de la pédophilie nécessitent une prise en charge adaptée et multi-disciplinaire. Quelques rares spécialistes existent toutefois. La plupart sont localisés en région parisienne.

– Il faut savoir que la très grande majorité des victimes d’inceste ou de pédophilie n’est pas orientée à proprement parler. En effet, beaucoup ne parlent de leur(s) viol(s) ou de leur(s) agression(s) que des années après, et ces victimes ne vont pas par conséquence dans un centre d’urgence ni même dans une association. Faute de campagnes d’informations, ces personnes ignorent les conséquences « normales » d’un inceste (ou d’un acte pédophile). L’inceste est une bombe à retardement dans la tête des victimes et elles sont souvent complètement livrées à elles-mêmes lorsque cette bombe explose des années après. Non correctement traitées à temps, les conséquences peuvent être terribles, et avoir un impact tant sur leur santé, leur sexualité, leur couple, que sur leurs relations sociales et leur devenir professionnel.

En conséquences, c’est souvent dans un sentiment « d’urgence » qu’elles entament la démarche de trouver par elles-mêmes un psy. Et même une fois dans le cabinet d’un thérapeute, il leur est parfois impossible d’aborder le sujet !

Quelle est la formation de ces professionnels ? comment prennent ils l’acte de l’inceste ? comment essaient-ils d’aider les victimes ?

Vous trouvez :
* des psychologues (formation initiale : fac de psychologie),
* des psychiatres (formation initiale : fac de médecine),
* autres profils : « coachs », « thérapeutes », « psychanalystes ».

Un psychologue, un psychiatre et tout individu peut apposer le terme de psychanalyste à côté du nom de sa profession s’il a suivi lui-même une psychanalyse.

À propos de psychanalyse, la France est l’un des derniers pays où la psychanalyse, notamment la théorie de la sexualité de Freud, largement controversée même de son vivant, occupe encore étrangement une place prépondérante dans l’enseignement théorique des psychologues, et même des psychiatres. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays (Canada, Belgique, Etats-Unis, etc…) où l’on s’est posé il est vrai la question du traitement et de l’accompagnement des victimes de violences sexuelles il y a plus de vingt ans déjà.

C’est incompréhensible quand on sait le peu d’efficacité de la psychanalyse dans l’amélioration de l’état psychique des victimes d’inceste ou de pédophilie (d’autres formes de soins ont fait leur preuve : thérapies comportementales, EMDR, etc..). Je ne nie pas les bienfaits d’une analyse pour d’autres problématiques, pour peu que l’analyste n’en soit pas resté à Freud ou Lacan… Mais de là à prétendre que la psychanalyse peut « soigner » des victimes d’inceste ou de pédophilie… Non… Elle peut s’envisager après une thérapie adaptée, peut-être, mais n’est pas indispensable. Les erreurs de Freud sont connues, maintenant, et dans le milieu psychanalytique aussi, notamment sur le complexe d’Œdipe. Rappelons que Freud avait émis une première hypothèse : l’adulte désire l’enfant (au vu de la proportion élevée de victimes d’inceste ou de pédophilie qu’il recevait dans son cabinet). Mais il s’est vite rétracté face au scandale que cela aurait pu susciter à l’époque et aux violentes critiques de ses pairs et a préféré retourner la formule : ce ne sera donc plus l’adulte qui désire l’enfant mais l’enfant qui désire l’adulte ! La révolution psychanalytique n’a pas eu lieu. Oui, la psychanalyse a évolué, mais entre les discussions de salon (ou les colloques) et le terrain, il y a un fossé (au-delà du périphérique parisien, j’entends). La majorité des victimes retrouve face à elle un professionnel (psychothérapeute, mais aussi éducateur, assistant social, etc…) qui semble ignorer les travaux et écrits hors Freud ou Lacan. Et je ne m’étendrai pas non plus sur certains concepts qui affirment en quelque sorte le droit à la perversion au nom de la liberté et la culpabilisation systématique du parent protecteur (celui-celle qui n’a pas agressé l’enfant).

S’il veut traiter un patient de manière autre que par une « analyse », le professionnel doit être curieux, motivé et entreprendre de lui-même une démarche personnelle de formation.

La preuve que très peu de professionnels ont reçu une formation adaptée au soins des victimes d’inceste ou de pédophilie, c’est qu’ils sont très peu nombreux aujourd’hui à diagnostiquer un syndrôme de stress-post traumatique, par exemple, dont souffrent une grande partie des victimes, et peuvent confondre des hallucinations provoquées par ce syndrôme avec la manifestation clinique d’une psychose. Il faut savoir qu’en France il n’y a pas ou peu de politique gouvernementale de formation de spécialistes sur ce syndrôme.

Parfois une dépression s’est déjà installée, conséquence fréquente qui peut apparaître 10 ans après des abus sexuels chez un enfant, et le praticien va solutionner le problème du patient en se contentant de lui prescrire des anti-dépresseurs, ou imputer son « mal-être » à une vague crise d’adolescence (lorsqu’il a en face de lui un adolescent « mal dans sa peau »), quand ce n’est pas chez la mère qu’il va chercher le problème. Et bien sûr les dépressions vont se reproduire d’années en années sans pour cela que le médecin ou le psychologue ne fasse le lien avec l’agression, surtout si celle-ci est ancienne.

Les victimes sont elles globalement contentes de leur prise en charge ? 

Les victimes que j’ai rencontrées ont des vécus différents bien sûr vis-à-vis des thérapeutes. D’abord, il y a celles qui ont rencontré des praticiens mais « qui n’y croient plus », découragées par le manque de résultats. Il y a celles qui suivient une analyse depuis 15 ans, qui pratiquent parfaitement l’introspection et ont examiné longuement leur inconscient et leur propre fonctionnement, mais dont l’état de santé ne s’améliore pas (phobies, paniques, addictions, dépressions, problème de confiance en soi, dissociations, sentiment d’irréalité, sentiments suicidaires, problèmes alimentaires, problèmes d’hygiène, et j’en passe). Celles qui ont rencontré un thérapeute avec qui cela se passe bien mais qui arrêtent parfois faute de moyens. Enfin, il y a ceux ou celles à qui il ne faut plus parler de psys. Certains témoignent de mots très destructeurs entendus lors de consultations, mots prononcés par les thérapeutes eux-mêmes. Exemple : « C’était une initiation sexuelle, quoi » (cas d’un homme violé sexuellement à 5 ans par un cousin plus âgé), ou alors « Mais vous avez ressenti du plaisir ou pas ? » ou alors « Le problème n’est pas là. Le problème est en vous. » Etc… Donc, pour conclure, globalement, elles sentent que ce n’est pas suffisant ce qui leur est proposé. Et je pense qu’elles ont raison. Je ne suis pas la seule à le penser. Des professionnels de santé eux-même le pensent.

Si non, quelles seraient les actions à faire pour les améliorer ?

Les actions à entreprendre d’urgence seraient :

* de créer des centres de soins spécialisés et gratuits pour les victimes d’inceste et de pédophilie
* de former les médecins, les psychologues, les psychiatres, et les autres professionnels concernés à accueillir, prendre en charge et traiter correctement ces victimes.blockquote2

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